L’économie, le citoyen et le sens du temps

De tous les temps, l’économie n’a jamais été neutre. Elle est un système de répartition du pouvoir, du capital et de la reconnaissance.

Chaque transformation économique, technique, politique ou idéologique tend à redistribuer les cartes, mais rarement de manière équitable.

C’est très difficile de répartir les choses de façon équitable. Car aucun de nous ne démarre au même endroit. Nous ne naissons pas tous de famille bien nantie. Nous n’avons pas tous les mêmes capacités d’apprentissage. Certaines méthodes seront bonnes pour moi, mais pas pour mon voisin. À la base, nous sommes tous distincts avec des capacités et des atouts différents. On peut l’observer à toutes les époques et dans tous les systèmes.

Évolution historique des inégalités

Période Transformation économique Effet sur les inégalités
Antiquité Agriculture, esclavage Concentration du pouvoir foncier
Moyen Âge Féodalité, économie de subsistance Hiérarchies rigides, peu de mobilité
Révolutions industrielles Mécanisation, capitalisme Enrichissement des propriétaires, précarisation des ouvriers
XXe siècle État-providence, impôt progressif Réduction temporaire des écarts (les Trente Glorieuses)
1945–1975 (Trente Glorieuses) Reconstruction, industrialisation, consommation de masse Réduction des inégalités, mais préparation à la mondialisation
Fin XXe – XXIe siècle Mondialisation, financiarisation Reprise des inégalités, concentration du capital
XXe siècle (URSS, Chine maoïste) Planification centralisée, collectivisation Suppression de la propriété privée, mais concentration du pouvoir

Les Trente Glorieuses ont été comme un moment de transition. Les citoyens ont pris l’avant-plan dans leurs marchés respectifs, mais ont vu la limite de la progression en silos. La mondialisation a été présentée comme une continuité pour la progression du citoyen. Cependant, avec le recul, on constate que le citoyen s’est noyé dans la marée mondiale.

La mondialisation a amené avec elle une financiarisation de la société. On ne vivait plus avec l’argent qu’on avait, mais avec celui qu’on pourrait avoir. D’où une montée fulgurante des taux d’endettement. Il y a ici un parallèle évident avec nos gouvernements, dont la capacité à s’endetter est évaluée selon le produit intérieur brut.

Ressources réelles et dépendances projetées

Acteur Ressource réelle Ressource projetée Dépendance
Citoyen Revenu, épargne Crédit, hypothèse de gains futurs Institutions financières
Gouvernement Recettes fiscales, actifs publics PIB projeté, croissance anticipée Marchés financiers, agences de notation

Notre capacité de payer est située à environ 30 % de notre revenu. Les banques extrapolent notre salaire dans le temps et fondent notre solvabilité sur cette projection. Pour les gouvernements, c’est le ratio dette/PIB qui joue ce rôle. Mais le PIB n’est pas une réserve mobilisable : il est volatile, inégalement réparti, parfois fictif.

Les marchés ne se basent pas sur ce que nous possédons ou contrôlons, mais sur ce que nous pourrions produire — une illusion de solvabilité. Et c’est ainsi qu’on en vient à congédier des infirmières pour boucler la ceinture budgétaire d’un État soumis aux élucubrations du marché. Ces élucubrations ne peuvent être arrêtées que par la volonté et le gros bon sens des peuples qui y sont assujettis.

Ma vision d’un projet qui unit chaque citoyen d’une même région — dans notre cas, le Québec — ne peut reposer sur les inégalités inhérentes à nos points de départ ou à notre situation financière. Elle vise à rassembler, non à reproduire les écarts.

Par exemple, si Jean gagne 10 $ de l’heure, Jacques 60 $ et Philippe 600 $, alors une contribution fixe de 10 $ crée déjà une inégalité : Jean doit travailler une heure, Jacques dix minutes, Philippe une minute.

C’est pourquoi je crois qu’il est préférable de calculer en laps de temps. Une heure par citoyen. Car une heure de la vie de Jean est aussi précieuse que celle de Jacques ou de Philippe.

Nous accordons du temps à notre couple pour qu’il progresse. Du temps à nos enfants pour qu’ils grandissent. Du temps à nos amitiés pour qu’elles s’enracinent. Du temps à notre travail pour qu’il ait du sens.

Alors pourquoi ne pas accorder une heure par semaine à notre société — à un fond citoyen — pour qu’elle se régénère ? Une heure, ce n’est pas trop demandé pour redonner du sens à ce que nous partageons. Pour permettre à la société québécoise de décider elle-même de ses besoins et de ses priorités.

Ne croyez-vous pas que nous nous le devons — à nous-mêmes, et à ceux qui nous ont précédés ? À ces femmes et ces hommes qui ont fui un système, un régime ou une réalité qui ne leur convenait plus.

Nous avons aujourd’hui la possibilité de faire autrement que les autres pays. Il nous suffit de faire preuve de solidarité, d’unité face à l’adversité. Notre adversaire, ce sont les dettes municipales, provinciales et fédérales. Pourquoi affaiblir nos troupes inutilement ? Nous ne ferions que rendre notre adversaire plus puissant.

« Une maison ou une ville divisée ne peut subsister, et un royaume qui lutte contre lui-même finit par être réduit en désert. »

📢 La nécessité est la mère de l’invention

Notre situation exige une approche différente. Reproduire les mêmes erreurs, c’est se condamner à récolter les mêmes fruits.

Je suis convaincu que la création d’un fond citoyen — indépendant du gouvernement — permettrait aux citoyens de rétablir les priorités et le respect mutuel.

On ne cherche plus un coupable. On se regroupe pour redresser une situation qui, sinon, finira par nous diviser.

Nous étions tous dans le même bateau. Mais il a chaviré. Et maintenant, certains nous pillent la tête pour garder la leur hors de l’eau.

Mais nous avons encore des outils, du matériel à bord. Rien ne nous empêche de fabriquer ensemble des gilets de sauvetage. Vous ne croyez pas ?